Comprendre les images pour mieux comprendre le monde
Notre quotidien est saturé d’images, chaque jour, nous en voyons des milliers, parfois sans même en prendre conscience. Elles informent, émeuvent, manipulent même parfois. L’éducation à l’image n’a jamais été aussi essentielle pour aider chacun — et surtout les plus jeunes — à décrypter ce flot continu.
Apprendre à lire une image, participe à apprendre à penser. C’est aussi refuser d’être un simple spectateur passif du monde.
Dans un contexte où la désinformation circule à grande vitesse, où les images générées par l’intelligence artificielle brouillent la frontière entre réel et fiction, savoir interroger une image ou une photographie, devient un acte citoyen. Observer ses détails et comprendre comment elle est construite — par la lumière, le cadrage, le choix du sujet — permet d’en dévoiler le message, les intentions, et parfois les manipulations.
C’est cette conviction qui m’a poussé à m’impliquer, à ma manière, dans une démarche d’éducation à l’image sensible : donner des outils pour observer, comprendre et ressentir.
Une opportunité née d’un festival… et d’un livret
L’idée m’est venue presque naturellement.
Le Festival Besançon Photographie propose chaque année une programmation riche, variée, et j’avais remarqué que les enfants s’ennuyaient parfois dans les expositions. Alors, j’ai imaginé un petit livret, simple et ludique, pour les aider à observer autrement.
L’objectif était triple :
- Les « occuper » pendant leur visite, sans les détourner de l’essentiel.
- Les inviter à s’arrêter sur les images, à poser un regard curieux sur les détails, la lumière, la composition.
- Et surtout, les encourager à exprimer ce qu’ils ressentaient face à une photo : Qu’est-ce que cette image me fait ? Pourquoi ? Est-ce que cela rejoint ce que l’artiste voulait dire ?
Le livret est devenu un compagnon de visite. Les enfants se sont pris au jeu, et curieusement les parents (et grands-parents) et enseignants aussi. Certains adultes l’ont même emporté pour l’utiliser dans d’autres expositions avec leur famille. Ce qui n’était au départ qu’un outil pédagogique est devenu un prétexte à la rencontre et au dialogue.
Quand l’opportunité devient rencontre
En parallèle, l’association organisatrice Grain d’Pixel programmait à Galerie de l’Ancienne Poste une exposition exceptionnelle : celle de Noell Oszvald, artiste visuelle hongroise à l’univers poétique et minimaliste.
Sa première exposition en France, un moment rare.
Le festival avait dû ajuster ses horaires pour alléger l’organisation des bénévoles, concentrant les ouvertures l’après-midi. J’étais disponible le matin, et j’ai proposé d’occuper les créneaux vacants en accueillant des groupes scolaires et des accueils de loisirs.
L’occasion était trop belle : des enfants, un lieu d’art, une exposition exigeante mais accessible, et un livret prêt à l’emploi.
Ces matins-là, j’ai vu naître de vrais échanges : des yeux qui s’éclairent, des questions quelques fois naïves mais profondes, des silences aussi. Les enfants ne cherchent pas à comprendre tout de suite — ils regardent, ressentent, s’étonnent.
Et c’est sans doute là que commence l’éducation à l’image : dans ce moment suspendu où le regard devient attention.
L’éducation à l’image : un enjeu de société
Derrière cette démarche se cache une conviction plus large : apprendre à lire les images, c’est apprendre à penser librement.
Développer l’esprit critique, c’est aussi une manière de résister à la manipulation, au prêt-à-penser, à la peur entretenue par certains discours visuels.
Aujourd’hui, l’image est devenue un instrument de pouvoir : elle façonne l’opinion, justifie la guerre, renverse ou soutient des régimes. Comprendre une image, c’est donc exercer un contre-pouvoir.
Ce n’est pas un hasard si l’éducation à l’esprit critique dérange parfois : elle rend autonome, elle fait vaciller les certitudes.
Hommage à Antoni Lallican (1987–2025)
Photographe engagé et lauréat du prix Victor Hugo 2024 pour la photographie humaniste, Antoni Lallican a été assassiné dans le Donbass en mars 2025.
Son travail, profondément ancré dans la vérité du terrain, rappelait que la liberté d’informer et de montrer reste une bataille à mener, même — et surtout — en Europe.
Et en France, les violences faites aux journalistes et la répression croissante des mouvements sociaux rappellent combien la liberté d’expression visuelle reste fragile. Les manifestations de septembre et octobre 2025 en ont encore témoigné.
Face à cela, éduquer au regard, c’est préparer les générations futures à reconnaître la manipulation, à douter sainement, à défendre la nuance.
Semer une graine d’attention
Ce projet, à l’origine modeste, m’a profondément touché.
Voir ces enfants observer, décrire, débattre parfois avec leurs enseignants, c’était voir se former, sous mes yeux, les premiers réflexes d’un regard critique.
Je ne crois pas qu’on apprenne à “faire de la photo” avant d’apprendre à regarder.
Et regarder, c’est déjà résister.
Alors, si ce livret a pu semer quelques graines d’attention et d’émerveillement, c’est déjà beaucoup.
Et c’est sans doute ce que je retiens de cette expérience : l’idée que la photographie, au-delà de la technique et de l’esthétique, reste un langage d’émancipation.
